Liban aout 2015

Ayant passé le mois d’aout à Beyrouth, je souhaiterais vous livrer quelques observations sur la vie quotidienne au Liban car outre la tragédie syrienne et les menaces directes sur le Liban (Damas étant tellement proche de Beyrouth), l’absence d’horizon et de perspective pour les Libanais, ce pays est noyé sous les ordures ménagères.

Loin d’être anecdotique, cette crise sanitaire sans précédent a provoqué un début de révolte populaire, remettant en cause le gouvernement lui-même.

Comment le Liban est-il arrivé à cette situation et quels sont pour lui les moyens de s’en sortir ?

40 000 tonnes de déchets s’entassaient dans les rues de Beyrouth lorsque j’ai quitté le Liban fin août.

Littéralement engloutis sous les ordures ménagères, des Libanais, toutes classes et confessions confondues, se sont retrouvés autour d’un même slogan à double sens, «Vous puez», qui vise autant les déchets qu’une large classe politique.

Plusieurs milliers de manifestants, mobilisés par le dégoût et l’incurie de l’administration de l’État, ont soudain pris conscience de la possibilité de se faire entendre en criant haut et fort leur mal-être dont ils rendent responsables la classe politique.

En effet, le pays du Cèdre est devenu quasiment invivable.

Pour compléter le tableau polluant aux conséquences néfastes, il faut ajouter la baisse drastique du pouvoir d’achat, les pénuries d’eau, les coupures d’électricité et la double facture - si tant est que tout le monde ait les moyens de l’assumer-, les enfants de plus en plus privés d’écoles et particulièrement exposés aux virus et aux microbes…(un cas de typhus  et de choléra ont d’ailleurs été déclarés dans la population syrienne) le tout a été couronné début septembre par une  tempête de sable incontrôlable qui a fait 2 morts  et a provoqué l’hospitalisation de 1275 personnes.

Sans compter que les rats commencent à pulluler (un rat a été trouvé au 2ème étage sur le balcon de ma voisine dans le quartier d’Hazmieh qui est résidentiel !)

Dans ce contexte délétère, les manifestants réclament en priorité l’élection d’un chef d’État fort, élu, faute d’un vote parlementaire, par un suffrage universel en faisant fi de la Constitution et du régime.

Le dialogue prôné par le chef du Parlement, dont le mandat a été renouvelé à deux reprises, aura-t-il plus de chance d’être entendu, que celui des Forces libanaises avec le Courant patriotique libre ou celui du Courant du futur avec le Hezbollah?

Malgré les déclarations positives des uns et des autres, il est difficile, pour ne pas dire impossible, d’y croire.

Le gouvernement libanais est soupçonné de vouloir attribuer la gestion des déchets à des entreprises ayant des liens avec nombre de politiciens et fixant de nouveaux contrats à des prix démesurés.

Il est clair que les manifestants cherchent à contester une classe politique qui a dominé le Liban et sapé sa croissance depuis la guerre civile qui a pris fin en 1990.

On peut constater que contrairement aux précédents mouvements de protestation populaire, la campagne «Vous puez» a commencé comme une action de protestation limitée concentrée sur le traitement des déchets. Menée par des universitaires et des activistes écologistes, elle a rapidement dépassé les limites qui lui étaient fixées à l’origine pour devenir un vaste mouvement populaire de protestation qui exprime la frustration accumulée au cours des derniers mois. Le pays est, je le répète dans une situation dramatique.

Cette crise des déchets, a ouvert les appétits de plusieurs politiciens.

Ceux-ci croyaient que sous la pression de l’accumulation des déchets en cette période de grande chaleur (entre 40 et 44°), la population serait ravie d’accueillir toute solution qui la débarrasserait des ordures. Mais la réaction populaire a été différente. Les Libanais se sont placés derrière les activistes écologiques et sont descendus dans la rue pour crier leur révolte et leur dégoût.

Le mouvement qui n’a ni projet clair, ni programme d’action a atteint une dimension inattendue suscitant une véritable crainte chez les responsables… qui ont fait ériger un grand mur autour du Sérail gouvernemental pour se protéger de la colère du peuple.

L’infiltration d’un groupe de casseurs qui ont commis des actes de vandalisme est venue accréditer la thèse du complot et certains médias ont évoqué  le «retour des chemises noires», dans une allusion claire aux combattants du Hezbollah. En dépit de ces tentatives de politisation, les Libanais ont continué à descendre tous les soirs à la place Riad el-Solh.

Un soir où j’étais invitée à diner au centre-ville, nous avons entendu les sirènes des ambulances hurler, ainsi que des échanges de tirs nourris…le lendemain, nous avons appris que 80 personnes avaient été blessées. Chaque jour les scènes se sont répétées avec leur cortège de blessés.

Il est à souligner que ce mouvement n’est pas politisé et n’a aucune coloration confessionnelle. Il a commencé par un ras-le-bol généralisé face à l’accumulation des déchets dans la rue en pleine chaleur et il cible désormais l’ensemble de la classe politique dont l’inefficacité n’a d’égale que la corruption.

Mes interlocuteurs m’ont confié que le gouvernement savait, depuis des mois, que la crise des déchets était inévitable si aucune solution n’était trouvée. Pourtant le Liban s’est retrouvé, du jour au lendemain, enseveli sous des dizaines de milliers de tonnes d’ordures.

Cette affaire des déchets est symptomatique de la crise de régime que vit le Liban au travers de l’élaboration d’une nouvelle loi électorale ou de l’organisation de l’élection présidentielle.

Les Libanais critiquent également le confessionnalisme, le qualifiant de « mal qui nous ronge depuis toujours » qui non content d’être omniprésent dans leur vie quotidienne, dans l’administration et dans leurs relations personnelles se manifeste, maintenant, dans leurs  sacs  poubelles.

Les sunnites ne veulent pas accueillir les ordures des chiites, lesquels ne veulent pas entendre parler des détritus des chrétiens, qui pensent que leurs déchets sont plus propres que ceux des autres communautés.

Comment le Liban en est-il arrivé là ?

Lors de la guerre civile en 1975, le Liban, a été confronté à de grandes destructions, notamment sur le plan environnemental.

Aujourd’hui, faute de gestion correcte des ordures, la situation a atteint un point de non-retour. Comment les déchets sont-ils traités? Selon quelles normes? Quels dangers pour l’environnement et pour la santé du citoyen libanais?

Il s’agit réellement d’une catastrophe sanitaire et environnementale.

 Au cours des dernières années, les services de collecte et de recyclage des déchets se sont développés, mais à partir de projets temporaires, répondant à des problèmes urgents.

Les services publics ne sont ainsi pas assurés de manière adéquate, face à la  croissance constante des quantités de déchets, mais aussi avec la croissance urbaine et le changement des modes de production et de consommation.

En 1997 a été ouverte la décharge de Naamé, située à l’extérieur de Beyrouth et conçue pour recevoir les détritus de la capitale et de la dense population des montagnes mais seulement pour quelques années.

En attendant qu’une solution globale soit trouvée, elle a été en activité jusqu’au jour de sa fermeture, le 17 juillet dernier. Cette décharge accueillait, chaque jour, près de 2 800 tonnes de déchets provenant de la capitale et de ses environs et les habitants de la région se plaignaient constamment des vapeurs produites par les détritus qui entraînent des problèmes sanitaires.

Le contrat de la compagnie Sukleen, la seule entreprise privée en situation de monopole pour gérer les poubelles de la zone de Beyrouth, de ses banlieues et du Mont-Liban, avec l’État ayant pris fin et la décharge de Naamé étant fermée, l’entreprise a cessé d’assurer le ramassage et le transport des ordures qui se sont accumulées dans les rues de la capitale et de plusieurs régions du pays.

Les experts, dont la Banque mondiale, y voient la conséquence d’une situation de monopole, instaurée par l’absence de nouveaux appels d’offres.

Répartition des déchets

Le Liban compte environ 756 décharges sauvages dont trente sont classées très dangereuses. Ces décharges sont éparpillées partout dans le pays et reçoivent 33% des déchets qui sont, la plupart du temps, brûlés.

En outre, 51% des déchets sont enfouis dans des décharges dites «sanitaires», et le reste est expulsé dans des décharges «contrôlées». S’agit-il d’un véritable contrôle? La réalité prouve que les déchets sont jetés par la suite dans un fleuve, ou sur le sol, ou sont enterrés.

Dans une étude de l’organisation MSC Environnement effectuée en 2005, un chercheur avait écrit: «Le Liban irrigue certaines de ses plaines agricoles en utilisant des eaux contaminées, qui ont traversé les décharges ouvertes. Le bétail, source principale d’approvisionnement en produits laitiers ou en viande, pâture à proximité quand ce n’est pas sur les décharges. (...) Les Libanais boivent ainsi de l’eau souillée et respirent un air contaminé par ces déchets non traités et leurs sous-produits».

Quelles solutions ?

La situation est particulièrement désastreuse dans la ville de Beyrouth, sans perspective de création de décharge, puisqu’aucun terrain ne pourrait être disponible pour accueillir les tonnes d’ordures dans son périmètre. 

Notons que l’emplacement des décharges dans le Grand Beyrouth empiète sur le domaine public maritime, avec l’approbation des municipalités et la tolérance de l’État.

Ces rivages apparaissaient, en effet, comme les lieux les plus disponibles pour le rejet des déchets. Toutefois, avec la privatisation de certains littoraux (dont la plupart sont «illégalement» privatisés), les municipalités se sont vues dans l’obligation de jeter leurs déchets «ailleurs».

Le pays aurait grandement besoin d’un système de recyclage et d’un meilleur tri des ordures à domicile afin que la matière organique qui constitue plus de 50% des poubelles puisse être compostée.

Rappelons qu’au Liban, seuls 8% des déchets sont recyclés, une proportion extrêmement faible par rapport à l’Union européenne qui affiche 30% de recyclage des déchets municipaux et vise 70% d’ici 2030.

Il est plus que jamais nécessaire que  le Liban rentre dans l’ère de la durabilité et apprenne  à recycler ses déchets.

 

Le compostage

 

La technique du compostage serait la plus sûre et la plus efficace pour les déchets organiques. En effet, le compostage consiste à transformer les déchets en un matériau utile pour l’agriculture après ajout d’enzymes spécifiques. Ce procédé se fait sous plusieurs étapes: il s’agit d’abord de trier les déchets, de les broyer ensuite, puis de les maintenir humides et aérés. Ainsi, lorsqu’après fermentation, la température redescend à 30 degrés, le compost est prêt et peut servir à fertiliser la terre.

Les incinérateurs

Ce choix constitue l’un des plus dangereux. Les incinérateurs pollueraient l’atmosphère, la terre, l’eau et la mer du Liban amplifiant le risque des maladies cancérigènes et chroniques.

Conclusion

 

Les maintes issues rapides à la crise proposées par le gouvernement ne sont pas en mesure de résoudre entièrement le problème. L’alternative, moins coûteuse que la gestion par l’entreprise Sukleen, avancée par le Ministre de l’Environnement, consistant à exporter les déchets vers l’Afrique ou l’Europe, n’a pas été retenue.

Des associations préconisent aussi la décentralisation et le recours au tri à la source, pour réduire le taux de déchets inertes nécessitant d’être enfouis.

Il est évident que le pays se dirige vers plus de paralysie des institutions, plus de blocage et plus de divisions.

Le régime paraît plus que jamais à bout de souffle et nul ne saurait prédire ce qui pourrait se passer au cours des prochaines semaines.

La seule constante est le refus de toutes les parties de se laisser entraîner dans une déstabilisation sécuritaire… Le mouvement est donc lancé, mais nul ne sait encore l’ampleur qu’il va prendre.

Il relève de la responsabilité du gouvernement de sortir la ville de l’impasse et de faire en sorte que la solution proposée préserve la santé du citoyen et l’équilibre de l’environnement.