Liban du 10 au 13 avril 2016

Revenant de trois jours passés au Liban (du 10 au 13 avril 2016) il m’a semblé opportun de vous livrer quelques observations sur la situation du pays.

La première impression très frappante est l'air de la capitale qui est réellement insalubre.

N’oublions pas que la crise des déchets dure depuis juillet 2015.

Les déchets plus anciens et en pleine fermentation sont actuellement remués en vue de leur transport vers la décharge de Naamé à bord de camions, pas hermétiquement fermés, ce qui contribue à répandre les odeurs sur une zone très large. À cela s’ajoute le climat et l'humidité, sans compter que ces déchets, jetés dans la nature sans tri ni traitement, dégagent des liquides, appelés lixiviat (notamment les déchets organiques) qui se répandent dans les sols, se mélangeant aux eaux usées ou formant des flaques polluées.  Les moustiques et les mouches attirés par ces milieux humides pondent et se multiplient, d'où la vague de moustiques particulièrement sévère qui a frappé le pays ces derniers jours.

275 000 tonnes de déchets ont été transportés vers Naamé.

Pour réduire les effets néfastes, il a été proposé aux responsables, de répandre des produits qui tuent les bactéries, atténuent les odeurs, et éloignent les insectes, mais l'option n'a pas été retenue.

Pour d’autres il est exclu de répandre un produit chimique sur les déchets parce que ce serait ajouter de la toxicité à ce qui est déjà toxique. Tous s’accordent à penser qu’il faudrait jeter régulièrement de la terre, là où les milieux sont particulièrement humides. En réaction à la vague de moustiques, de nombreuses municipalités, dont celles de Beyrouth, de Tripoli et de Saïda, ont effectué des campagnes de pulvérisation de pesticides dans les rues, afin d'endiguer le phénomène.

Si la puanteur est aussi forte à Beyrouth et dans ses banlieues, que dire des environs de la décharge de Naamé ?

Des dizaines d'habitants se sont rassemblés sur la place de ce village afin de protester contre les puanteurs insupportables subies par la population des environs de la décharge, rouverte pour deux mois.

Du côté de Choueifate, dont le littoral devrait accueillir l'une des deux décharges créées par le gouvernement dans le cadre de son plan de sortie de crise (annoncé en mars), la même colère gronde, notamment après l'expérience de Naamé, où l'enfouissement initialement prévu pour deux ans, a duré dix-sept ans !

 

Un autre sujet qui préoccupe particulièrement les Libanais concerne l’avenir des réfugiés syriens du Liban.

Le conflit syrien, qui entame à présent sa sixième année, a abouti à une crise sans précédent, avec 4,8 millions de réfugiés dans la région et 13,5 millions de personnes directement affectées en Syrie. La guerre dans le pays voisin a eu un impact profond sur le Liban et des répercussions aux niveaux de la sécurité, de l'économie et de la société. La population et les institutions libanaises ont généreusement ouvert leurs portes et accueilli plus d'un million de réfugiés syriens, en répondant à leurs besoins et ceux des communautés qui les ont accueillis. Offrir des services publics de qualité, tels que l'éducation ou les soins de santé primaires, tant aux Libanais – surtout les plus démunis – qu'aux Syriens, est un véritable défi.

Dans ce contexte, et après plusieurs années d'exil, la situation des réfugiés syriens au Liban se détériore rapidement. Leurs économies épuisées, ils se retrouvent piégés dans un cercle vicieux de pauvreté extrême, à peine capables de survivre au quotidien. Plus de 70 pour cent vivent actuellement en dessous du seuil de pauvreté national avec moins de 4 dollars par jour, et la plupart ont accumulé des dettes allant jusqu'à 950 dollars par famille, simplement pour subvenir à leurs besoins les plus élémentaires, tels que payer leur nourriture, médicaments et loyer. Les Libanais, eux aussi, ont été gravement affectés par le conflit syrien, avec une économie en récession et une hausse du chômage, en particulier chez les jeunes.

Plus de 3,4 milliards de dollars ont été alloués par la communauté internationale au Liban depuis 2013 et 35 000 réfugiés ont été réinstallés à partir du Liban dans d'autres pays. Malgré tout, l'aide demeure malheureusement insuffisante par rapport aux besoins croissants des réfugiés dont les ressources propres s'amenuisent de jour en jour. Le gouvernement libanais et ses partenaires humanitaires ont demandé 2,48 milliards de dollars cette année dans le cadre du Plan de réponse à la crise pour 2016 (LCRP), le principal appel de fonds adressé à la communauté internationale.

Seul un règlement politique de la crise syrienne sera en mesure d'instaurer la paix et la sécurité. Les réfugiés n'ont qu'un souhait : rentrer, en toute sécurité, dans le pays duquel ils ont été arrachés. C'est ce que m’ont dit les réfugiés que j’ai rencontrés : ils sont pleinement conscients que leur séjour au Liban est temporaire …

La Conférence de soutien à la Syrie et la région, qui s'est déroulée à Londres en février, a démontré que la communauté internationale et les pays d'accueil de la région se mobilisent pour aborder cette crise ensemble avec des ressources et des initiatives supplémentaires.

Le soutien à l'économie et aux infrastructures libanaises devrait contribuer à la création d'emplois pour ceux qui en ont le plus besoin dans les zones défavorisées, y compris pour les Syriens dans les secteurs économiques où ils ont traditionnellement répondu à une demande sans entrer en concurrence avec la main- d'œuvre libanaise. Cela les aiderait à préserver leur niveau de survie et payer leurs factures. Maintenir leur titre de séjour légal au Liban constitue une préoccupation majeure pour les réfugiés.

Or, plus de 70 % des réfugiés syriens qui se trouvent au Liban n'ont pas leurs papiers en règle. Le gouvernement exige 200 dollars par an pour chaque réfugié syrien qui veut régulariser sa présence au Liban. La majorité des réfugiés syriens ayant épuisé leurs économies se trouvent ainsi dans l'impossibilité de renouveler leurs papiers. Ils tombent dans la clandestinité et deviennent de plus en plus difficiles à contrôler.

Au-delà des besoins immédiats, à quoi ressemble l'avenir pour les réfugiés syriens ? La réinstallation dans un pays tiers est une solution, et elle est en cours. L'an dernier, les pays ont doublé le nombre de places disponibles pour permettre aux réfugiés syriens de quitter le Liban légalement. La réinstallation constitue un filet de sécurité pour les personnes les plus vulnérables : les victimes de torture et celles ayant subi des traumatismes graves liés au conflit, les femmes élevant seules leur famille ou les patients souffrant d'une maladie grave qui ne peut être traitée localement.

Le Liban devrait commencer à recevoir dans les mois à venir les dons de la communauté internationale consacrés à l'aide aux communautés hôtes et aux réfugiés syriens. Selon les chiffres officiels, le pays accueille un peu plus de 1,2 million de réfugiés syriens. Ce chiffre frise les deux millions si l'on compte les ouvriers syriens qui se trouvent au Liban et les ressortissants syriens qui ne sont pas enregistrés auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et qui ont les moyens de subvenir à leurs besoins.

Les dons alloués par la communauté internationale sont liés à la condition, d'intégrer les réfugiés syriens au marché du travail libanais pour les adultes, et dans les établissements scolaires libanais pour les mineurs.

Dans ce cadre et grâce au programme Race, qui prévoit l'éducation gratuite pour tous dans les établissements publics, que ce soit pour les enfants libanais ou pour les enfants syriens, palestiniens ou irakiens, environ 200 000 petits réfugiés syriens ont intégré l'école dans 238 établissements publics du pays.

Notons que dans ces écoles, les deux tiers des élèves sont désormais constitués d'écoliers syriens. De plus, il demeure 300 000 élèves syriens hors de l'école. Le Liban ne compte pas pour le moment construire de nouveaux établissements pour subvenir aux besoins des petits Syriens. Le pays opte pour la mise en place de deux horaires, celui du matin destiné aux enfants libanais et aux étrangers capables de suivre le cursus sans problème, et celui de l'après-midi destiné exclusivement aux enfants syriens.

Sur un autre plan, les projets agricoles et industriels qui pourraient voir le jour, suite à la conférence de Londres, devraient comprendre un nombre d'ouvriers et d'employés syriens. Cela devrait légitimer une situation de mise depuis longtemps au Liban : les Libanais ont toujours fait appel à une main-d'œuvre syrienne dans l'agriculture. Mais les projets pourraient assurer aussi des emplois à des réfugiés syriens plus qualifiés qui pourraient concurrencer les Libanais dans ce cadre.

Cela est déjà visible dans plusieurs régions du pays et dans divers secteurs économiques, les patrons de certains commerces et PME préférant engager des Syriens au noir.

Le constat est que 50 000 nouveau-nés syriens naissent au Liban chaque année,

qui ne sont pas enregistrés pour 90 % d’entre eux. Ils ne deviennent pas des apatrides mais ne disposent pas pour autant de papiers officiels.

Leurs parents disposent uniquement d'un certificat de naissance signé par le gynécologue et l'hôpital, leur permettant de les enregistrer auprès du HCR pour bénéficier des aides.

L'enregistrement au Liban se fait auprès de Dar el-Fatwa, autorité religieuse sunnite pour les réfugiés de confession sunnite, du mohafazat où les réfugiés se trouvent, ou encore auprès du moukhtar.

Sachant que la plupart des hommes syriens se trouvant au Liban sont tombés dans la clandestinité car ils n'ont pas renouvelé leur permis de séjour et risquent la prison au cas où ils seraient arrêtés, les autorités libanaises encouragent les femmes syriennes qui viennent d'accoucher à faire enregistrer leurs enfants, et cela même si leurs papiers ne sont pas en règle.

Une fois l'enfant disposant d'un certificat d'une autorité libanaise, sa famille peut le faire enregistrer auprès de l'ambassade de Syrie afin qu'une nationalité lui soit octroyée.

Les Syriens parents de nouveau-nés ou d'enfants nés au Liban font face à plusieurs problèmes. L'un des plus courants frappe les couples qui n'ont pas officiellement enregistré leur mariage, à cause de la guerre en Syrie, et ne disposent donc pas d'un carnet de famille délivré en Syrie, ou même d'un papier officiel accordé par Dar el-Fatwa au Liban. Et dans ce cas, faire enregistrer un enfant est impossible

Ces naissances de bébés syriens risque de créer dans les années à venir, si le conflit se prolonge encore en Syrie ou si le retour se fait attendre après la fin des hostilités, un grave déséquilibre démographique, s'ajoutant à la présence d'environ deux millions d'étrangers au Liban, qui compte 3 millions et demi d'habitants.

 

Il est important de rappeler dans le chaos électoral libanais actuel que des élections municipales sont prévues en mai, et  le patriarche maronite Mgr Béchara Raï a exhorté les formations politiques à ne pas intervenir et à respecter son caractère local et familial.

Il a dit espérer que les élections municipales seront un exemple pour l'élection présidentielle et il ne voit aucune raison d'ajourner cette échéance tout comme les législatives qui ont été remplacées par la prorogation du mandat parlementaire, à l'encontre de la Constitution.

La vacance présidentielle

Rappelons que la vacance à la tête de la République aura bientôt deux ans et régulièrement des informations circulent sur un déblocage imminent de ce dossier. Tantôt c'est le chef du courant du Futur Saad Hariri qui se rend à Moscou pour faire bouger les choses ( à ce propos les dirigeants russes ont clairement déclaré, qu'ils « souhaitent que les Libanais puissent parvenir à régler leurs problèmes internes sans intervention extérieure ») et, tantôt, c'est la diplomatie française qui dialogue avec Riyad et Téhéran pour aboutir à l'élection d'un président, quand ce n'est pas le président de la Chambre Nabih Berry qui annonce de « bonnes nouvelles » au sujet de ce dossier... Mais, à chaque fois, la réalité s'avère différente et aucun progrès concret n'est enregistré.

Le Président François Hollande a d’ailleurs été le premier chef d'État d'un pays prépondérant sur la scène internationale à se rendre au Liban depuis la vacance présidentielle. Ceci fut la première étape d'une tournée arabe de M. Hollande incluant notamment l'Égypte et la Jordanie.

Il est à noter que la vacance présidentielle est au centre des préoccupations de la diplomatie française et qu’elle a été évoquée dans tous les discours et dans tous les entretiens.

Les milieux politiques ne croient pas aux annonces régulières du président de la Chambre Nabih Berry au sujet d'un déblocage rapide. Le blocage résiderait essentiellement dans les positions antagonistes du courant du Futur et du Hezbollah qui ne peuvent changer que dans deux scénarios : soit les deux camps décident de faire des concessions, soit l'Iran et l'Arabie décident d'ouvrir un dialogue constructif entre eux. Rien n'indique pour l'instant que le second scénario est envisagé. Il ne reste donc plus qu'une possibilité, celle de miser sur une volonté conjointe du Futur et du Hezbollah d'aboutir à un accord.

Du point de vue du courant du Futur, c'est le Hezbollah qui bloque l'élection en se cachant derrière l'insistance du général Michel Aoun à être le candidat privilégié à la présidence, alors qu'en réalité, ce parti voudrait laisser pourrir la situation pour aboutir à un accord global dont l'élection présidentielle serait l'un des points.

Le point de vue du Hezbollah est tout à fait différent ; il considère qu'étant le leader chrétien le plus populaire au sein de sa communauté, Aoun a parfaitement le droit de briguer la présidence. Surtout dans une période aussi sensible où les exacerbations confessionnelles sont à leur apogée et surtout si on sait désormais que le Premier ministre doit avoir l'aval de la principale formation représentant la communauté sunnite. C'est d'ailleurs en tenant compte de ce fait que le tandem Aoun-Hezbollah refuse l'élection d'un président sans l'accord du courant du Futur pour ne pas envenimer encore plus les clivages confessionnels au Liban. À leurs yeux, c'est donc là que réside le blocage et la solution serait donc dans l'acceptation par le courant du Futur du candidat qui représente le mieux la communauté chrétienne quitte à choisir à son tour le futur Premier ministre...

Le droit à la vérité pour les familles des disparus

Le 13 avril est le quarante et unième anniversaire de la guerre, mais la page de la guerre ne peut pas être tournée tant que le dossier des détenus et disparus n'est pas résolu. À ce jour, il n'existe pas de registres ni de dossiers officiels bien documentés sur l'affaire des disparus. De plus, une enquête sérieuse n'a toujours pas été menée dans ce sens.

Le drame des familles dure depuis plusieurs décennies.

Le gouvernement doit assumer ses responsabilités, soit en créant la banque d'ADN qui permettra d'identifier les victimes de disparition forcée, soit en signant le document d'entente présenté par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), sur base duquel le CICR offre l'expertise technique pour former cette banque de données en collaboration avec le laboratoire central des Forces de sécurité intérieure.

Le chapitre de la guerre ne saurait être clos tant que les familles des disparus ne seront pas fixées sur le sort de leurs proches.

Il reste un espoir que des détenus libanais dans les geôles syriennes soient toujours en vie. Selon les données recueillies, non moins de 600 Libanais sont détenus dans les geôles syriennes.

Le Comité des familles des personnes disparues et kidnappées au Liban, quant à lui fait état de plus de 17 000 personnes disparues. « Deux démarches sont nécessaires pour la concrétisation de cette décision », d’après ce comité. Il s'agit en premier lieu de créer la banque de données d'ADN des familles et deuxièmement, de promulguer la loi sur les personnes victimes de disparition forcée.

Ce comité estime qu'il n'y a pas de plus urgent que la promulgation de cette loi dans le cadre des législations de nécessité.

Il faut œuvrer pour que justice soit faite... et que les familles connaissent le sort de leurs proches.

 

Conclusion

La question du tracé des frontières maritimes du Liban est devenue très importante avec la découverte en mer de gisements pétrolifères et gaziers, ainsi que la question du don saoudien à l'armée libanaise en équipements militaires français, M. Berry ayant sollicité une intervention des autorités françaises pour que les dirigeants saoudiens reviennent sur leur décision de le suspendre.

Les Libanais ont tout à fait conscience que la France est à leurs côtés. Plus que jamais, il nous faut insister sur l'importance de maintenir la sécurité et la stabilité au Liban, en dépit des guerres qui se déroulent tout autour.

À cet effet, lors de sa visite au Liban François Hollande a annoncé une aide immédiate à l'armée libanaise pour l'aider dans la guerre qu'elle mène contre le terrorisme. Il a également précisé que la France compte augmenter sa contribution pour aider le Liban à accueillir les déplacés syriens. Cette aide passera cette année à 50 millions d'euros et à cent millions sur les trois prochaines années.

Le Liban est un atout pour cette région du monde et la France est à ses côtés dans cette période particulièrement difficile pour ce pays.